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18.07.2008
Les risques d'une grève du compromis
Article de Michel Noblecourt-LE MONDE-mercredi 16 juillet 2008
A quel jeu social Nicolas Sarkozy se livre-t-il ? Non content d'avoir perdu la confiance de la CGT et de la CFDT pour être passé en force sur le détricotage des 35 heures et de s'être mis à dos les autres syndicats sur la réforme de la représentativité syndicale, le président de la République a raillé la force de frappe du syndicalisme, la grève. Le 5 juillet, devant les siens, au conseil national de l'UMP, M. Sarkozy a été ovationné en proclamant : "Désormais, quand il y a une grève en France, plus personne ne s'en aperçoit." C'est comme si après leur avoir donné une gifle, le chef de l'Etat narguait des syndicalistes dont il chantait il y a peu les louanges : "Même pas peur !", leur dit-il, les comparant à des tigres de papier.
En apparence, M. Sarkozy a raison, même s'il n'y est absolument pour rien. Contrairement à la légende entretenue hors de ses frontières, la France n'est pas un pays gréviculteur. Depuis trente ans, comme dans la plupart des autres pays industrialisés, la grève est en perte de vitesse. "La pression du chômage de masse, la flexibilité et la précarité croissantes au coeur des rapports de travail ainsi qu'un affaiblissement considérable des organisations syndicales contribuent à une baisse significative de la pratique gréviste", soulignent Guy Groux et Jean-Marie Pernot dans leur petit livre très pédagogique sur La Grève (Presses de la Fondation des sciences politiques, 149 p., 10 €).
Selon l'indicateur annuel du ministère du travail - qui sous-évalue les arrêts de travail de moins de deux jours et n'offre donc qu'une vision partielle -, la décrue remonte à 1980. Cette année-là, on ne recense plus, à partir des conflits généralisés et localisés, que 1 674 300 journées individuelles non travaillées (JINT) contre 3 656 600 en 1979. Les années suivantes amplifient la baisse de la conflictualité : 884 900 JINT en 1985 ; 1,2 million en 1988. En prenant en compte la fonction publique, qui est aujourd'hui la composante essentielle des grèves, le nombre de JINT atteint 1 267 600 en 1990, 2 460 198 en 2000 et 567 323 en 2004. Le mouvement social de 1995 provoque un fort rebond et génère 5 883 200 JINT, la SNCF et la RATP constituant, à elles seules, 65 % des jours de grève. Depuis 2005, le ministère du travail utilise l'enquête Acemo qui ne se base plus sur les seuls relevés des inspecteurs du travail mais interroge les directions d'entreprise. Ainsi, en 2006, le nombre de JINT (1 415 000) a baissé de 23 % par rapport à 2005 (1 835 000).
Une conflictualité qui n'a plus grand-chose à voir avec les grandes fièvres de l'histoire syndicale : 23 millions de JINT en 1947, 9,7 millions en 1953. En 1968, le compteur avait été bloqué à 150 millions ! La décrue conflictuelle a accompagné la désyndicalisation. En 1985, Edmond Maire, alors secrétaire général de la CFDT, avait semé dans le microcosme syndical un émoi comparable à celui de Nicolas Sarkozy en déclarant : "La vieille mythologie selon laquelle l'action syndicale, c'est la grève, cette mythologie a vécu. Le syndicalisme doit l'abandonner." Devant le tollé provoqué par ses propos, M. Maire avait enfoncé le clou, n'hésitant pas à prendre ses troupes à rebrousse-poil : "Le plus grand acquis syndical depuis 1968, c'est d'avoir imposé l'économie de la grève."
Là où M. Maire voulait indiquer que le syndicalisme avait d'autres armes que la grève pour se faire entendre, M. Sarkozy va plus loin. Pour mieux valoriser sa loi du 21 août 2007 sur le service minimum dans les transports terrestres, il laisse entendre que les grèves sont devenues invisibles, indolores et donc inefficaces. Le syndicalisme a un sabre de bois. La grève visible touche les transports qui représentent encore, selon les années, entre 10 % et 20 % des grèves recensées. A la SNCF, le nombre annuel de jours de grève est passé d'un jour en moyenne par agent en 1988 à 0,2 jour en 2002. Depuis, la conflictualité remonte.
INVISIBLES, INDOLORES ET DONC INEFFICACES
Pour autant, le verdict présidentiel mérite d'être nuancé. Comme l'écrivent Guy Groux et Jean-Marie Pernot, "l'héritage historique que la grève du XIXe siècle avait laissé au monde du travail est aujourd'hui mutilé, il n'en est pas pour autant moribond". La décrue des grèves n'assure pas la paix sociale, tant les relations du travail sont loin d'être pacifiées. Et si le recours à la grève classique est en recul, la conflictualité globale dans l'entreprise est en hausse. Selon la dernière enquête dite REPONSE du ministère du travail, entre 2002 et 2004, 30 % des établissements de 20 salariés et plus ont connu au moins un conflit collectif, contre 21 % entre 1996 et 1998.
On retrouve ce que Christian Morel appelait dans son livre (Octarès, 1994) La Grève froide. Les salariés utilisent d'autres armes que la grève franche : le débrayage (arrêt de travail inférieur à la journée), le harcèlement verbal et collectif ou la délégation pour faire pression sur la hiérarchie, les défilés dans les ateliers ou les services, le chahut, la grève du zèle (pour appliquer strictement le règlement), le refus des heures supplémentaires - trois fois plus présent en 2004 qu'en 1998 -, la pétition, l'absentéisme. Au niveau national, les syndicats privilégient la manifestation, qui peut se révéler efficace, comme contre le CPE en 2006. Mais en mettant en même temps plusieurs sujets sur la table, M. Sarkozy oblige les syndicats à des "manifs" à répétition qui, à terme, fragilisent leurs mobilisations.
Le climat social reste donc sensible. Il n'est pas sûr que la "rentrée" à l'automne soit aussi batailleuse que le promettent les syndicats. Mais ils pourraient manifester leur mauvaise humeur et leur défiance autrement. Alors que, à défaut de sortir la négociation sur la pénibilité de l'impasse, le patronat vient de conclure un accord sur le stress professionnel avec les cinq confédérations, celles-ci hésitent désormais à s'engager sur des accords importants. Pour la simple raison qu'elles doutent de la capacité du gouvernement à respecter les conclusions d'un compromis qui n'irait pas dans son sens. Le risque est que sur des chantiers aussi délicats que ceux qui doivent aboutir d'ici à la fin de l'année - la nouvelle convention d'assurance-chômage, la réforme de la formation professionnelle -, des syndicats s'estimant trompés et moqués fassent preuve de mauvaise volonté. Avec des élections prud'homales, le 3 décembre, qui poussent naturellement à la surenchère, ils pourraient se laisser tenter par une nouvelle arme : la grève du compromis social. Un refus d'accord qui serait plus qu'un grain de sable dans la roue des réformes.
10:16 Publié dans Syndicalisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : grève, dialogue social, syndicats, relations sociales







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